Durant mon enfance, j’ai travaillé chaque été aux côtés de mes grands parents paysans. J’ai conservé depuis leur décès et la vente de leur ferme une attention particulière au métier de paysan. Une autre histoire des Trente Glorieuses écrite sous la direction de Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil¹ a participé à la relecture de l’histoire de mes grands parents, et nourri mon projet de documentaire Des jeux sans pain.
Relégation (titre provisoire) est une série en cours, commencée en décembre 2024. Elle porte l’ambition de documenter les lignes de changement de l’agriculture, entre des pratiques dites conventionnelles, celles reposant sur les nouvelles technologies et enfin, à la marge, celle qui espère être le moteur d’une agriculture plus respectueuse des vivants. Loin de vouloir les opposer de manière didactique, il s’agit de rendre compte de la complexité des enjeux. L’abondance de l’arrosage des champs sous le soleil ou le vent depuis le remembrement et la modernisation de l’agriculture est menacée par les restrictions de plus en plus fréquentes et les sécheresses prolongées. L’eau est devenue l’objet d’une bataille qui ne peut que s’intensifier. D’autre part, la production agricole en France ne suffit pas à obtenir une autonomie alimentaire, alors que chaque année les producteurs jettent des fruits ou légumes faute de trouver une distribution. Près de 71% des fruits en France sont importés². L’accès aux terres agricoles est quasiment impossible pour les agriculteurs, hors cadre familial. En France, le nombre de ferme s’élève à 421 200 en 2024 et 50% des paysans ont plus de 50 ans. Enfin, la question de la rémunération est problématique. Le père d’un ami, éleveur de 10 000 poulets biologiques pour la chair en Corrèze, ne parvient à tirer qu’un revenu net de 7000 € annuel, soit 70 cents par poulet.
Les agriculteurs interrogés dans le cadre de ce projet sont unanimes : l’agriculture est sur une brèche entre deux mondes aux visions difficiles à concilier. L’une est une agriculture reposant sur des solutions technologiques tels des robots dotés d’IA capables d’autonomie et une industrialisation des procédés. L’autre repose sur la sélection de plants résistants à la sécheresse, moins gourmands en eau, une dispense de produits phytosanitaires et d’intrants chimiques, l’hydrologie régénérative, la couverture des sols et l’augmentation de la biodiversité pour ses caractéristiques d’auxiliaires. Selon eux, le modèle des fermes industrielles appartient au passé et au capitalisme.
Les premières prises de vue se situent dans la plaine des Bouches du Rhône, dans le Vaucluse et le Puy de Dôme. Une deuxième étape en cours est la rencontre avec les agriculteurs.
¹Ed. La Découverte. 2016. Céline Pessis est doctorante en histoire à l’EHESS. Sezin Topçu est historienne et sociologue des sciences et chargée de recherche au CNRS. Christophe Bonneuil est historien au Centre A. Koyré.
²Rapport de FranceAgrimer publié en avril 2023. En 20 ans, les importations ont augmenté de 25%.